Ex Machina Toulon : Conception originale
Conception originale
Je ne visite pas des salles, je rencontre leurs créateurs
Lorsque je visite un escape game, je m'intéresse évidemment aux énigmes, au décor ou au scénario. Mais, avec le temps, j'ai pris une autre habitude : j'essaie aussi de comprendre comment la salle a été pensée.
Concevoir un escape game, c'est prendre des milliers de décisions. Certaines sont dictées par des contraintes techniques ou budgétaires, d'autres sont presque évidentes parce qu'elles représentent simplement la meilleure solution à un problème donné. Pourtant, il reste toujours une multitude de petits choix qui auraient pu être différents : une manière de guider les joueurs, une esthétique particulière, un mécanisme plutôt qu'un autre ou une façon de raconter l'histoire.
C'est dans cet ensemble de décisions que l'on commence à percevoir la patte d'un créateur. Non pas sa personnalité au sens psychologique du terme, mais sa manière d'aborder la conception d'une salle.
Une salle est un morceau de son auteur
Lorsqu'on passe plusieurs mois sur un projet, on finit inévitablement par y laisser quelque chose de soi.
Chaque élément a été dessiné, testé, modifié, parfois abandonné puis reconstruit. Le créateur se souvient des prototypes qui n'ont jamais fonctionné, des soirées passées à chercher une solution ou de cette idée qui est finalement arrivée sous la douche ou au détour d'une promenade.
Toutes ces étapes disparaissent lorsque les joueurs franchissent la porte de la salle. Ils découvrent un résultat fini, sans voir le chemin parcouru pour y arriver.
Certaines personnes qui me connaissent bien m'ont déjà dit qu'il y avait un morceau de mon âme dans Le Secret de l'Astronome. L'image m'a beaucoup amusé et je plaisante parfois en disant que cette machine est presque un horcruxe. Avec nettement moins d'effets secondaires, heureusement.
Derrière la plaisanterie, il y a tout de même une part de vérité. Lorsqu'on consacre autant de temps à un projet, il devient difficile de ne pas y laisser une empreinte.
Les vieilles salles racontent aussi une histoire
C'est probablement pour cette raison que j'ai beaucoup d'affection pour certaines salles anciennes.
Les joueurs les jugent parfois sévèrement parce qu'elles comportent encore beaucoup de cadenas ou que leurs mécanismes paraissent simples aujourd'hui. Pourtant, lorsque je joue ce type de salle, j'essaie toujours de me replacer dans son contexte.
À l'époque, il n'existait pas de boutiques spécialisées proposant des mécanismes prêts à installer, très peu de documentation circulait et la plupart des créateurs apprenaient en expérimentant. Beaucoup fabriquaient eux-mêmes leurs systèmes avec les moyens dont ils disposaient, sans savoir si leurs idées fonctionneraient réellement.
Je vois donc moins les cadenas que l'inventivité qu'il a fallu pour créer ces premières expériences. Elles sont parfois dépassées techniquement, mais elles témoignent d'une époque où tout restait à inventer.
Le courage d'évoluer
J'admire encore davantage les créateurs qui ont accepté de remettre leur travail en question.
Il est toujours agréable de voir une salle fonctionner et plaire aux joueurs. Décider malgré tout qu'il est temps de passer à autre chose demande une certaine humilité. Il faut accepter que les attentes évoluent, apprendre de nouvelles techniques et parfois démonter une salle qui continue pourtant à être rentable.
À mes yeux, ce sont ces créateurs qui ont permis à l'escape game de progresser aussi rapidement. Ils n'ont pas considéré leur première réussite comme un aboutissement, mais comme une étape.
L'auteur avant l'exploitant
À l'inverse, certaines salles me laissent plus indifférent, non parce qu'elles sont mauvaises, mais parce que j'ai du mal à y retrouver une véritable démarche de création.
Aujourd'hui, il est possible d'acheter des mécanismes standardisés, des énigmes prêtes à l'emploi, voire des salles presque complètes. Ces solutions ont leur utilité et permettent à beaucoup d'enseignes de voir le jour, mais elles tendent aussi à uniformiser les expériences lorsque l'on s'y repose exclusivement.
Ce que je respecte avant tout, ce sont les auteurs. Ceux qui ont imaginé une salle, résolu ses difficultés techniques et construit patiemment leur propre vision. L'exploitant qui accueille les joueurs joue évidemment un rôle essentiel, mais il arrive qu'on attribue à une enseigne tout le mérite d'une création réalisée par d'autres. C'est dommage, car derrière chaque salle réussie, il y a presque toujours un ou plusieurs créateurs dont le travail reste largement invisible.
Ce que je viens chercher
Lorsque je découvre une nouvelle salle, je ne cherche donc pas seulement à passer un bon moment. J'aime aussi observer les choix qui ont été faits, les contraintes qui ont dû être surmontées et les idées qui rendent cette expérience différente des autres.
Je ne prétends pas deviner qui est son auteur, mais je crois qu'une création sincère conserve toujours quelque chose de celui qui l'a imaginée. Une bonne salle n'est jamais uniquement un assemblage d'énigmes ou de mécanismes : c'est aussi le résultat de centaines d'heures de réflexion, d'essais et de compromis.
C'est sans doute pour cette raison que certaines salles continuent de me marquer longtemps après les avoir jouées. Pas seulement parce qu'elles étaient réussies, mais parce qu'elles donnent le sentiment d'avoir été imaginées par quelqu'un qui avait vraiment quelque chose à raconter.